Les affres guident l'homme.
La nuit tombait sur Paris. Les lumières s'allumaient dans les rues, autour des maisons, sur les grandes barres multicolores au dessus des cafés et des cinémas. La plupart des gens trouvent que Paris, le soir, c'est magnifique. Moi, j'ai toujours eu peur des ténèbres de la ville. Ici, il y a ces endroits qui vous paraissent toujours inconnus, ces ruelles ceinturées d'ordures, ces avenues derrière un parc succinct. Ces passages étriqués ou l'éclairage alentour se réverbère seulement sur des visages effrayants, des yeux brûlants de luxure. Alors, je marchais vite. Je fuyais. Je me glissais comme une ombre. Je grimpais l'escalier telle une voleuse. Et quand j'avais enfin atteint la porte de mon appartement, quand les talons de mes escarpins excavaient le paillasson, quand ma main tremblait sur la poignée, j'aurais tout donné pour retourner à mon affreuse valse nocturne plutôt que de rentrer chez moi.
Quand on y pense, c'est triste.
Je finissais sur mon divan. Quand tout était endormi autour de moi, et que David ronflait dans la chambre à côté. Les yeux ouverts dans la pénombre, une cigarette entre les lèvres, je pleurais silencieusement jusqu'à ce que je n'aie plus peur. Parce que j'avais peur de tout. Le monde m'angoissait. Les voisins, les parents, les amis, les enfants, les rues étroites, les appartements, les chambres humides et froides, les hôpitaux, les chats noirs, les routes du centre ville, le métro, les barmans, les grosses voitures, les hommes d'affaires, les églises...J'étais craintive et paniquée .
En réalité, j'étais folle.
Il me semble, aujourd'hui, que c'est pour cela que l'on ma virée. Je travaillais dans un magasin de textile, mais un jour, j'ai eu peur des machines à coudre. Et il y avait David. David était irrévocablement amoureux de ma maigre personne. David était un artiste, il dessinait votre âme au fusain, seulement pour quelques sous. Il avait comme ambition de vivre de son don. Alors pour lui, j'enchaînais les boulots. Avec toutes mes phobies, je lui devais bien ça. Parce que même si mon amour n'était pas aussi fort que le sien, David possédait le regard du secret qui entrait en moi et atteignait mon c½ur. Qu'importent les rues pièges de notre citée d'abîme et notre studio délétère de 15 mètres carrés. Le regard ivre de mon artiste effaçait tous les obstacles. Il avait le sourire ironique, les traits déliés et de la lumière dans les yeux. Mais derrière son éclat, je ressentais une profonde détresse. Je désirais m'offrir pleinement à son génie et lui faire oublier ses ennuis. C'est pourquoi, le jour ou j'ai eu peur des machines à coudre, j'ai décidé de m'égarer dans l'esquille brillant de Montmartre.
Je flambais devant ces maisons bancales et hautes, ces bâtiments gris qui semblaient parler, ces places, ces avenues. Il y avait aussi des clochards, grognant après des gosses en vélo qui effleuraient leurs chapeaux presque vide. J'ai toujours aimé les mendiants. Saisir leurs mains et leurs sacrifier quelques pièces. Ça les rend heureux, même s'ils reprennent rapidement un air dépité et dédaigneux. Ils se postaient devant des restaurants qui m'avaient l'air accueillants, ou bien à l'entrée des commerces. Je me souviens d'une vieille gitane, qui gémissait derrière son voile. Je lui avait offert ma dernière pièce et c'est à ce moment que je l'ai remarqué. Le néant. Cet étrange cabaret, on aurait dit mon ancêtre.
L'intérieur était lugubre. Les murs de pierres étaient noir et émeraude, tapissés de toiles anciennes. Ce qui avait le plus attiré mon attention dans ce décor hideux, c'était l'éclairage venant de bougies enfoncées dans des crânes en plastique. Je riais devant ce panorama sordide. Malgré mon rire sans bruit, une femme était venus m'accoster. Elle ne s'était pas présentée, elle était blonde, grande et quand elle parlait on distinguait des diamants rouge incrustés sur ses dents. Elle croyait que je voulait être danseuse et elle me trouvais trop maigre pour le job. Alors je l'ai laissée là, près des toiles d'araignées, et je me suis dirigée vers le bar. Par chance, il y avait un papier accroché sur le rebord du comptoir, qui proposait un poste de serveuse. J'étais la seule qui s'était présentée. En 10 minutes, la femme blonde m'avait accordée une semaine d'essais. J'ai su qu'elle s'appelait Claudia, qu'elle avait 42 ans, qu'elle avait héritée du Néant de ses parents et que ses flots de paroles me déclenchaient des maux de tête.
Et puis en me dirigeant vers la sortie, j'ai vu Franck.
Il était debout sur la scène, les yeux dilatés, les jambes courtes, les souliers cirés, les cheveux blancs qui tombaient sur ses tempes et au bout des doigts, la fumée blanchâtre d'une cigarette américaine. Il était vêtus d'un complet veston noir et il avait un chapeau de magicien. Et je me suis dit que s'il faisait vraiment de la magie, j'avais enfin trouvé l'endroit où je n'aurais plus pleur. Rien que pour cela, le vieux Franck me plaisais déjà.